Une amitié jugée d'après le rang
Le marchand Anāthapiṇḍika (l'un des principaux laïcs donateurs du Bouddha) resta fidèle à un ami d'enfance malgré les pressions constantes de son propre entourage qui l'incitaient à l'abandonner, car cet homme, surnommé Kāḷakaṇṇī, « Misérable », n'avait ni la richesse ni la naissance d'Anāthapiṇḍika. Lorsque ce dernier partit une fois pour ses affaires, c'est précisément cet ami qui veilla sur sa maison et déjoua une bande de voleurs par la seule force de sa vivacité d'esprit, prouvant la valeur que ses relations plus aisées avaient refusé de voir. Le Bouddha saisit l'occasion pour enseigner qu'un véritable ami n'est jamais réellement inférieur, et il rapporta un ancien récit pour montrer jusqu'où remontait cette leçon.
Deux voisins inégaux
En ce temps passé, dans le jardin de plaisance du roi de Bénarès, un magnifique arbre appelé Mukkhaka poussait près du siège royal, demeure de la déesse Rucā, jadis puissant roi parmi les dieux. Au pied du même arbre, nichée dans une simple touffe d'herbe kuśa, vivait un esprit bien plus modeste, le Bodhisatta lui-même, que Rucā traitait comme un véritable ami malgré la différence manifeste de leur condition.
Un pilier du palais et un arbre marqué
Lorsqu'un pilier central du palais du roi s'affaiblit, ses charpentiers parcoururent le royaume à la recherche d'un tronc suffisamment droit et solide pour le remplacer, et ne trouvèrent rien de plus beau que le Mukkhaka lui-même. Ils le marquèrent d'une offrande et annoncèrent qu'ils reviendraient le lendemain pour l'abattre.
Un chagrin qu'aucun puissant ami ne pouvait apaiser
Rucā pleura amèrement à cette nouvelle, et les autres esprits de la forêt qui se rassemblèrent autour d'elle, des divinités d'un rang bien supérieur à celui du petit esprit d'herbe voisin, ne purent offrir que leur compassion. Aucun d'eux n'avait le moyen de détourner les charpentiers du roi d'un arbre déjà marqué pour la hache.
La promesse tranquille d'un petit ami
Voyant son désespoir, l'esprit de l'herbe s'avança et lui demanda de ne pas s'affliger, promettant que sa propre et modeste ruse pourrait accomplir ce que ses compagnons plus grands ne pouvaient pas faire. Les autres divinités de la forêt se contentèrent de rire à l'idée qu'une créature si petite puisse réussir là où elles-mêmes avaient échoué.
Un déguisement qui ressemblait à la pourriture
Avant l'aube, le Bodhisatta prit la forme d'un caméléon et parcourut les racines et les branches du Mukkhaka, y perçant des trous qui donnaient au bois l'apparence d'être criblé de vers et pourri de part en part. Lorsque les charpentiers arrivèrent et frappèrent le tronc, celui-ci résonna creux sous leurs maillets, et leur chef déclara que l'arbre était impropre à porter la moindre charge réelle ; il s'en alla avec un mépris ouvert, à la recherche d'un pilier qui aurait cédé en quelques mois.
Une dette qu'une grande déesse ne pouvait rendre à égalité
Une fois les ouvriers partis, Rucā s'inclina profondément devant l'esprit d'herbe qu'elle avait presque négligé pendant des années. Elle reconnut que chaque ami plus grand réuni autour d'elle ce jour-là s'était montré impuissant, alors que ce petit compagnon, que tous les autres avaient écarté comme indigne de la moindre attention, avait purement et simplement sauvé sa demeure.
L'identification du Bouddha
Le Bouddha conclut l'enseignement en nommant Ānanda comme la déesse de l'arbre, Rucā, et en révélant qu'il avait lui-même été le modeste esprit d'herbe qui l'avait sauvée. Le Jātaka n° 121 de l'Ekanipāta du canon pāli consigne ce récit sous cette forme, offert pour montrer que la véritable valeur d'un ami ne se mesure jamais à la grandeur de sa position.
Un cercle d'amis plus illustres qui ne pouvaient que regarder
Les autres divinités de la forêt qui se rassemblèrent autour de Rucā le jour où les charpentiers marquèrent son arbre n'étaient pas indifférentes à son chagrin ; elles n'avaient simplement rien d'autre à offrir que de la sympathie, n'ayant jamais eu besoin d'autre habileté que leur majesté naturelle. Leur impuissance tenait moins à un défaut de caractère qu'à une lacune d'expérience, car les êtres habitués à commander le respect par leur seule présence développent rarement cette petite ruse pratique qu'une existence modeste contraint à apprendre. Le jātaka ne le leur reproche pas ; il montre simplement ce que leur rang ne pouvait fournir, en ce moment précis.
Pourquoi un caméléon, et non une supplication
L'esprit de l'herbe n'aborda jamais directement les charpentiers et n'essaya pas de plaider auprès du roi, au nom de Rucā, la valeur de l'arbre, une demande que son statut modeste rendait peu susceptible de réussir. Il choisit plutôt de modifier le seul fait qui importait réellement aux charpentiers, la solidité du bois lui-même, en utilisant un déguisement entièrement construit autour de sa propre petite taille, plutôt qu'une prétention à une autorité qu'il ne possédait pas. La solution fonctionna précisément parce qu'elle n'exigeait pas qu'un homme de pouvoir daigne écouter un esprit d'herbe.
L'ami d'Anāthapiṇḍika, réfuté d'avance
Le jātaka répond à l'avance au doute que l'entourage d'Anāthapiṇḍika avait soulevé au sujet de son amitié avec Kāḷakaṇṇī : qu'un compagnon privé de richesse ou de rang ne pouvait pas valoir autant que celui qui réunissait les deux. Les amis réunis autour de Rucā portaient toutes les marques de la grandeur et n'avaient rien d'utile à offrir pendant l'heure qui comptait vraiment, alors que le compagnon que tous avaient négligé s'avéra le seul capable d'agir.
Le saviez-vous ?
Récit canonique n° 121 illustrant les perfections de mettā (bienveillance) et de paññā (humble amitié et ingéniosité avisée).
Il énonce la leçon intemporelle de la strophe : il faut se lier d'amitié avec ses égaux, ses supérieurs comme ses inférieurs, car dans la détresse chacun d'eux peut apporter la plus grande aide, comme Kusanāḷi le fit pour l'arbre.
Il raille la vanité des divinités élevées et puissantes qui se trouvent totalement paralysées face à une épreuve réelle.
Le Bodhisatta montre que la véritable bienveillance se manifeste par un secours opportun et concret, sans arrogance.
Il souligne l'interdépendance mutuelle
les plus grands empires comme les plus grands êtres reposent, au fond, sur les éléments les plus humbles qui les soutiennent.
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