Des maîtres qui perdirent leur honneur
Le Maître prononça ce récit à Jetavana, à l'occasion du sort de certains maîtres d'autres écoles. Avant l'avènement du Bouddha, ces maîtres avaient reçu gains et honneurs. Après son avènement, ils perdirent les deux, comme les lucioles lorsque le soleil se lève.
Les moines en discutaient dans la Salle de la Vérité. Lorsque le Maître entra et demanda de quoi ils parlaient, ils le lui racontèrent. Ce récit porte le numéro 339 dans le Jātaka, le recueil des récits de naissance du canon pāli.
La réponse du Maître
Le Maître dit que cela n'était pas vrai seulement maintenant. Jadis aussi, avant l'apparition de ceux qui étaient doués de vertu, des gens dépourvus de vertu obtinrent le gain et la gloire les plus élevés. Lorsque les vertueux apparurent, ceux qui manquaient de vertu perdirent gain et gloire. Par ces mots, il raconta une légende d'autrefois.
Un paon dans la forêt
Autrefois, pendant que Brahmadatta régnait à Bénarès, le Bodhisattva naquit sous la forme d'un jeune paon. Parvenu à sa pleine croissance, il était d'une beauté extraordinaire, et il vivait dans une forêt.
Les marchands et un corbeau étranger
En ce temps-là, des marchands se rendirent au royaume de Bāveru. Ils transportaient à bord de leur navire un corbeau étranger. À Bāveru, dit le récit, il n'y avait aucun oiseau.
Chaque fois que les habitants voyaient l'oiseau perché au sommet du mât, ils en faisaient la remarque. Ils louaient la couleur de sa peau, sa bouche au bec placé à l'extrémité de la gorge, et ses yeux semblables à des boules de joyaux. Ils prièrent les marchands de leur donner l'oiseau, disant que ceux-ci pourraient en trouver un autre dans leur propre pays.
Le prix d'un corbeau
Les marchands acceptèrent de le vendre à un prix. Le peuple offrit une seule pièce de monnaie, et les marchands refusèrent. Peu à peu, le peuple éleva son offre, jusqu'à déclarer qu'il donnerait cent pièces de monnaie.
Les marchands répondirent que l'oiseau leur était très utile, mais qu'ils souhaitaient une amitié entre les deux parties. Ils le vendirent donc pour cent pièces.
Le corbeau est honoré
Les habitants prirent le corbeau et le placèrent dans une cage d'or. Ils le nourrirent de toutes sortes de poissons et de viandes, ainsi que de fruits sauvages. Là où nul autre oiseau n'existait, un corbeau doté de dix mauvaises qualités obtint le gain et la gloire les plus élevés.
L'arrivée du paon
Lors de leur visite suivante à Bāveru, les marchands amenèrent un paon royal. Ils l'avaient dressé à crier au claquement des doigts et à danser au battement des mains. Lorsqu'une foule se fut rassemblée, l'oiseau se tint à l'avant du navire, battit des ailes, fit entendre un son doux et dansa.
Ceux qui le virent furent vivement ravis. Ils le proclamèrent roi des oiseaux, très beau et bien dressé, et demandèrent aux marchands de le leur donner.
Une seconde négociation
Les marchands protestèrent. Ils avaient d'abord apporté un corbeau, et les habitants l'avaient pris. Maintenant ils réclamaient aussi ce paon. Il serait impossible, dirent-ils, de se rendre dans ce pays et même de prononcer le nom d'un oiseau.
Les habitants les exhortèrent à se contenter et à se procurer un autre oiseau dans leur propre pays. Ils firent monter le prix encore et encore, et finirent par acheter le paon pour mille pièces.
Le corbeau abandonné sur un tas d'ordures
On plaça le paon dans une cage ornée des sept joyaux. On le nourrit de poisson et de viande, de fruits sauvages, mais aussi de miel, de grain grillé, d'eau sucrée et d'autres mets semblables. Ainsi le paon royal reçut-il le gain et la gloire les plus élevés.
Depuis le jour de son arrivée, le gain et l'honneur accordés au corbeau s'amenuisèrent. Personne ne voulait plus même le regarder. Le corbeau ne recevait plus aucune nourriture, ni dure ni tendre. Avec un cri de « Croa, croa », il s'envola et alla se poser sur un tas d'ordures.
Les deux strophes de comparaison
Le Maître réunit les deux récits en quatre strophes. Avant que le paon à la huppe n'apparaisse, dit-il, les corbeaux étaient honorés par des offrandes de fruits et de viande. Lorsque le paon à la voix douce arriva à Bāveru, le corbeau fut aussitôt privé des offrandes et de sa renommée.
Il en va de même pour les hommes et leurs maîtres, poursuivit-il. Les hommes rendirent les honneurs dus à divers prêtres jusqu'à ce que le Bouddha manifeste toute la lumière de la Vérité. Lorsque le Bouddha à la voix douce enseigna la Loi, les gens retirèrent leurs dons et leurs louanges aux maîtres des autres écoles.
L'identification de la naissance par le Bouddha
Après avoir prononcé ces strophes, le Maître identifia la naissance dont il était question. Dans le texte, le maître jaïn Nāthaputta était le corbeau, et le Maître lui-même était le paon royal. Cette identification est consignée telle que la tradition la rapporte, dans le contexte de la rivalité entre maîtres du temps même du Bouddha.
Un enseignement qui survécut à la traversée
Le corbeau de ce récit n'a rien fait de mal en étant un corbeau. Il ne fut honoré que parce que les gens de Bāveru n'avaient jamais vu d'oiseau, et sa fortune prit fin lorsqu'ils en rencontrèrent un meilleur. Le récit désigne moins le corbeau que la manière dont l'honneur suit ce qui est disponible, et s'éloigne lorsqu'une chose plus vraie apparaît.
Pour un dévot, la leçon est discrète et pratique. L'honneur né de l'absence de comparaison est fragile, alors que la valeur du Maître ne dépend pas de l'absence de rivaux. Le Bouddha est présenté ici comme un paon qui n'a besoin d'aucune cage d'or pour être ce qu'il est.
Le saviez-vous ?
Le Jātaka n° 339 fut raconté à Jetavana au sujet de maîtres d'autres écoles qui perdirent gain et honneur après l'avènement du Bouddha.
Le Bouddha compare ces maîtres aux lucioles au lever du soleil.
Les marchands vendirent le corbeau cent pièces de monnaie, et le paon mille.
Le paon avait été dressé à crier au claquement des doigts et à danser au battement des mains.
Les savants identifient souvent Bāveru à Babylone, bien que le récit dise seulement qu'aucun oiseau n'y vivait.
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