Enfermé pendant seize ans dans une maison de fer pour échapper à une ogresse vengeresse, un prince sort sur un éléphant d'apparat, apprend pourquoi il a été caché, constate qu'aucun mur ne peut arrêter la mort, et renonce à son trône.
Un récit sur le départ du Bouddha lui-même
Le Maître raconta cette histoire à Jetavana, au sujet de sa propre Grande Renonciation, la nuit où il quitta son palais, son épouse et son fils nouveau-né, ainsi que le trône qui l'attendait, pour chercher ce qu'aucun héritage royal ne pouvait lui donner. Le Jātaka n° 510 du canon pāli conserve ce récit antérieur du même choix, fait bien auparavant dans un autre royaume, sous une autre couronne.
Une rancune portée depuis une vie antérieure
Dans le royaume de Kāsi, le roi Brahmadatta régnait à Vārāṇasī, mais une terrible malédiction hantait sa maisonnée. Une co-épouse de la reine principale, qui était stérile, avait jadis souhaité dévorer l'enfant de la reine ; sa colère envers la mère et le fils la conduisit, dans sa renaissance suivante, à devenir une yakkhinī, une ogresse. Lorsque le premier-né de la reine vint au monde, l'ogresse le saisit sous les yeux de sa mère et le dévora, et lorsqu'un second fils naquit, elle fit de même. Le roi, impuissant face à une ogresse, ne put les protéger.
Une forteresse bâtie en fer massif
Lorsque la reine conçut une troisième fois, le Bodhisatta lui-même entra dans son sein, et le roi, inquiet, chercha conseil sur les moyens de sauver cet enfant. Parmi les remèdes proposés, il choisit de faire construire une maison de fer. Des forgerons élevèrent, dans un endroit agréable de la ville, une grande salle carrée de fer, éclairée par des lampes qui brûlaient sans cesse, et une solide garde fut postée tout autour pendant les neuf mois que dura la construction.
Seize années dans la maison de fer
Dans la maison de fer, la reine donna naissance au Bodhisatta, qui fut nommé prince Ayoghara, « Maison de fer », en souvenir de la forteresse qui l'avait abrité. Des gardes se tenaient tout autour, et entre ses murs il grandit en sagesse et fut instruit dans toutes les sciences. Pendant ce temps, l'ogresse, en quête d'eau, périt en tentant de la rapporter du grand roi Vessavaṇa ; le danger prit donc fin avant même que le prince ne sorte.
Une porte enfin ouverte
À seize ans, Ayoghara était un jeune homme robuste et beau. Le roi résolut de lui remettre le royaume et fit parer la ville. Le prince fut installé sur un éléphant d'apparat magnifique et promené en cortège dans Vārāṇasī afin de recevoir le parasol blanc de la royauté, spectacle de la ville qu'il n'avait jamais vu auparavant.
Un premier regard sur le monde au-delà des murs de fer
En découvrant pour la première fois la splendeur de la ville, Ayoghara demanda pourquoi il avait été ainsi enfermé. Les courtisans lui racontèrent comment l'ogresse avait dévoré ses deux frères et comment la maison de fer lui avait sauvé la vie. Il comprit qu'il avait passé dix mois dans le sein de sa mère et seize ans enfermé, et qu'en échappant à l'ogresse il n'avait pas échappé à la vieillesse et à la mort. Il réfléchit que le pouvoir royal est difficile à quitter une fois saisi, et résolut de demander à son père la permission de devenir ascète dans l'Himalaya.
Une couronne refusée le jour où elle fut offerte
Ému par la beauté de son fils, le roi ordonna de préparer le couronnement. Ayoghara demanda au contraire à renoncer au monde, et lorsque son père lui en demanda la raison, il parla de sa lassitude envers l'existence. Son père refusa de lui accorder sa permission.
Avant de partir, le prince enseigna à son père, en vingt-quatre strophes, que rien ne tient face à la mort : ni les armées, ni la force, ni les chevaux et les éléphants, ni les médecins, les formules ou la magie, et que seule la conduite juste apporte la bénédiction. Comme un éléphant qui brise ses chaînes, il rompit alors ses attachements, fit ses adieux à ses parents et s'en alla.
Son père renonça au trône et le suivit ; la reine, les courtisans et les habitants de la ville le suivirent aussi, une foule s'étendant sur une douzaine de lieues vers l'Himalaya. Là, Sakka envoya Vissakamma bâtir un grand ermitage. Le Bodhisatta ordonna ses disciples et leur enseigna les demeures divines et la méditation, et la plupart atteignirent l'absorption méditative. À la fin de leur vie, les deux tiers renaquirent dans le monde de Brahmā, et le tiers restant se répartit : certains renaquirent dans le monde de Brahmā, d'autres dans les cieux des sens, et d'autres encore, ayant accompli la tâche d'un sage, dans le monde humain.
Une protection qui ne put atteindre le véritable danger
Ce que la maison de fer révèle en fin de compte, c'est la limite de la précaution la plus absolue : un mur assez épais pour arrêter une ogresse ne pouvait toucher le seul péril que chaque personne née dans le monde porte déjà en elle. Les parents d'Ayoghara avaient réussi dans leur dessein, garder leur fils en vie pendant seize ans. C'est en regardant enfin le monde et en apprenant pourquoi il avait été caché qu'il vit combien aucune forteresse ne pouvait contre l'unique ennemi que le fer n'avait jamais été conçu pour affronter. Cette lucidité ne le plongea pas dans le désespoir. Elle le tourna vers la vie sainte, et entraîna avec elle tant d'autres.
Le saviez-vous ?
L'Ayoghara Jātaka est un récit de Grande Renonciation du Bodhisatta : un prince qui vient d'apprendre pourquoi il avait été caché réfléchit à la vieillesse et à la mort, et demande à quitter la vie domestique.
La métaphore de la « maison de fer » souligne la vanité des défenses matérielles face à la mort.
Le renoncement immédiat du prince le jour de son couronnement illustre la nekkhamma-pāramitā décisive du Bodhisatta.
Les seize années de réclusion symbolisent l'ignorance de l'existence mondaine, semblable à celle du sein maternel (saṃsāra).
Il clôt les quatorze récits du Vīsatinipāta (livre 15) par un discours appuyé sur l'impermanence universelle.
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