Le dernier voyage de Devadatta
Le Bouddha raconta cette histoire à Jetavana, au sujet de Devadatta, qui était descendu dans l'enfer d'Avīci avec cinq cents familles de ses disciples. Il s'agit du Samudda-Vāṇija Jātaka, n° 466 du recueil pāli des Jātaka du Khuddaka Nikāya, dont les strophes sont conservées avec le commentaire qui raconte le récit. Le cadre narratif est sobre, et il explique pourquoi ce récit du passé fut choisi.
Le désir de faire la paix
Après que les deux principaux disciples eurent quitté Devadatta et emmené avec eux nombre de ses adeptes, celui-ci fut accablé de détresse. Dans sa souffrance, il se remémora les vertus du Tathāgata, le Bouddha. Il réfléchit que pendant neuf mois il avait nourri de mauvaises pensées à l'égard du Bouddha, alors que le Maître n'avait jamais eu la moindre pensée coupable envers lui. Il résolut d'aller se réconcilier avec le Maître, et il se fit porter en litière, voyageant de nuit.
À la porte de Jetavana
Ānanda annonça au Maître que Devadatta approchait, et le Maître répondit que Devadatta ne le verrait pas. Le même échange se répéta lorsque le cortège atteignit Sāvatthī. À la porte de Jetavana, comme Devadatta approchait du lac, le fruit de ses actes parvint à sa pleine maturité. Désirant se baigner et boire, il descendit de sa litière, et la terre s'ouvrit sous lui. Se remémorant les vertus du Bouddha, il prononça un vers de refuge, et c'est en prenant refuge qu'il sombra dans Avīci avec ses cinq cents familles.
Les moines parlent dans la Salle de la Vérité
Quelques jours plus tard, les moines s'entretenaient dans la Salle de la Vérité. Ils disaient que Devadatta, par cupidité pour le gain, avait dirigé sa colère contre le Bouddha sans raison et n'avait pas tenu compte des terreurs de l'avenir. Le Maître entra et leur demanda de quoi ils parlaient. Il leur dit que ce n'était pas la première fois. Dans un âge antérieur déjà, Devadatta avait été à tel point séduit par le plaisir présent qu'il avait couru à sa perte, avec ses disciples.
La ville des mille charpentiers
Autrefois, alors que Brahmadatta régnait à Bénarès, il y avait près de la ville une grande cité de mille familles de charpentiers. Les charpentiers promettaient de fabriquer un lit, une chaise ou une maison, et touchaient une forte avance. Ils se révélaient ensuite incapables de réaliser quoi que ce soit. Les habitants reprochaient à chaque charpentier rencontré son manquement, et les débiteurs étaient harcelés jusqu'à ne plus pouvoir vivre là.
Un navire construit en secret
Les charpentiers décidèrent de se rendre dans quelque terre étrangère. Ils gagnèrent la forêt, abattirent des arbres, construisirent un grand navire et le mirent à l'eau sur le fleuve. Ils l'amarrèrent à environ trois quarts de lieue de la cité. À minuit, ils revinrent chercher leurs familles, les firent monter à bord, et gagnèrent en temps voulu la haute mer. Là, ils naviguèrent au gré du vent jusqu'à atteindre une île au milieu de l'océan.
L'île et le naufragé
L'île était riche de riz sauvage, de canne à sucre, de bananes, de mangues, de jamrosas, de jaques et de noix de coco. Un naufragé antérieur s'en était emparé et vivait de ses produits, devenu robuste et vigoureux, nu, avec de longs cheveux et une longue barbe. Sept hommes courageux s'armèrent et descendirent à terre pour explorer, car si le lieu était hanté, ils périraient tous. Le naufragé, installé sur un sable argenté et frais, chantait que ceux qui labourent et sèment en Inde n'avaient rien à comparer à son île.
Un avertissement au sujet de l'île
Les éclaireurs l'entendirent et suivirent sa voix. Son apparence les effraya à tel point qu'ils le prirent pour un gobelin et encochèrent leurs flèches. Il s'écria qu'il était un homme et supplia qu'on lui laisse la vie. Une fois qu'ils se furent concertés, il leur dit qu'ils étaient venus en récompense de bonnes actions. Il expliqua que l'île ne demandait aucun labeur, et il leur donna un seul avertissement. L'île était hantée par des divinités, qui seraient irritées par la vue des déchets humains ; il fallait donc toujours les enfouir dans le sable.
Deux maîtres artisans
Parmi les mille familles, il y avait deux maîtres artisans, chacun à la tête de cinq cents. L'un était sot et avide du meilleur en toutes choses. L'autre était sage et ne cherchait pas à obtenir le meilleur pour lui-même. Peu à peu, en vivant là, tous devinrent robustes et vigoureux. Puis ils pensèrent qu'ils n'avaient pas été joyeux depuis longtemps, et ils fabriquèrent une boisson forte à partir du jus de canne à sucre.
Ivres, ils chantèrent, dansèrent et s'ébattirent, et dans leur insouciance ils oublièrent l'avertissement et souillèrent l'île. Les divinités s'irritèrent que leur lieu de jeu eût été souillé. Elles convinrent qu'au quinzième jour à partir de ce moment, au lever de la pleine lune, elles soulèveraient la mer et mettraient fin aux intrus. Elles fixèrent entre elles le jour.
Deux divinités, deux messages
L'une des divinités, juste, ne pouvait supporter de voir les hommes périr. Elle fit resplendir l'île de lumière et apparut dans les airs, au nord, parée de splendeur. Elle dit aux charpentiers que les divinités étaient en colère et que, dans une quinzaine, la mer serait soulevée pour les détruire. Puis une autre divinité, cruelle, pensa qu'ils pourraient suivre cet avertissement. Elle apparut au sud et leur dit de rester, affirmant qu'aucune inondation ne surviendrait et qu'ils pourraient jouir de l'île pour toutes les générations.
Le charpentier insensé et le sage
Le charpentier insensé dit aux autres de faire confiance à la divinité du sud, qui promettait la sécurité. Le dieu du nord, dit-il, ne savait rien. Les cinq cents familles qui aimaient les bonnes choses approuvèrent. Le charpentier sage proposa une autre voie. Il dit qu'il ne fallait pas prendre pour le meilleur ou le pire ce que l'on entendait en premier, mais écouter les deux, délibérer et prendre le juste milieu. Si la divinité du sud disait vrai, un navire ne leur coûterait rien. Si celle du nord disait vrai, ils embarqueraient et trouveraient la sécurité.
La montée de la mer
Le charpentier insensé se moqua de lui, disant qu'il voyait un crocodile dans une tasse de thé, et lui dit de prendre son navire et de s'en aller. Le sage construisit le navire avec ses compagnons et chargea tous les agrès. Le jour de la pleine lune, à l'instant où la lune se levait, une vague monta de l'océan et déferla sur l'île jusqu'aux genoux. Il détacha le navire. Les autres restèrent assis, disant que l'eau ne monterait pas davantage. L'eau atteignit la taille, puis la poitrine d'un homme, puis la paume de la main, puis sept palmiers de profondeur, et le charpentier insensé et ses cinq cents familles furent détruits.
L'identification du Bouddha
Le Maître ajouta des strophes sur la sagesse de prévoir le danger. Il identifia ensuite la naissance : Devadatta était le charpentier insensé, Kokālika était la divinité injuste de la région du sud, Sāriputta était la divinité juste du nord, et le Bouddha lui-même était le charpentier sage.
Un enseignement qui survécut à l'île
Les strophes finales disent que ceux qui accomplissent l'acte nécessaire avant que le besoin ne se présente ne connaîtront jamais la souffrance. Le charpentier sage n'était pas celui qui avait découvert l'île, et ce n'était pas non plus celui qui avait la voix la plus forte. C'était celui qui pesa les deux avertissements et agit avant le moment de la crise. Ce récit demeure un doux rappel : se préparer à temps.
Le saviez-vous ?
Le Samudda-Vāṇija Jātaka est le n° 466 du recueil pāli ; il figure dans le volume IV de la traduction anglaise de Cowell.
Le récit-cadre concerne Devadatta, dont le dernier voyage s'acheva à la porte de Jetavana ; le Bouddha rappelle qu'il avait déjà été ruiné par l'avidité pour le plaisir présent.
Mille charpentiers endettés construisirent un navire et voguèrent vers une île de riz sauvage, de canne à sucre et de fruits, où l'ancien naufragé chantait que l'Inde ne pouvait l'égaler.
Deux divinités avertirent les charpentiers de façons opposées : la divinité juste du nord annonça une inondation, tandis que la divinité cruelle du sud les pressa de rester.
Le charpentier sage construisit un navire par précaution et s'échappa lorsque la mer monta ; le charpentier insensé et ses cinq cents familles périrent.
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